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Editorial

Les deGobboux Lazare: deux vies, deux langues

Federico Gobbo.

Linguiste. Professeur à l’Université d’Amsterdam et de Turin

Et chercheur à l’université Milano-Bicocca

(Article publié en espéranto: La du Lazaroj: du vivoj, du lingvoj. Esperanto (2015) 1288(2) p 32-3. Traduction R. Molimard)

 

Tout espérantiste sait bien qu’une des parties du thésaurus linguistique les plus difficiles à apprendre est la relation entreLes deux Lazare 1 les noms des pays et celui de leurs habitants. Même les locuteurs expérimentés hésitent parfois en parlant de peuples ou de pays inhabituels: qui habite où? Ce fait est le miroir linguistique de la localisation difficile dans la culture espérantiste de concepts comme nation, pays, ethnie, qui prend sa source dans l’histoire personnelle de celui même qui a initié l’esperanto, Zamenhof, qui se nommait officiellement « Lazar Markovic », puis a utilisé ultérieurement le nom de « Ludoviko » pour le plaisir.

La description de sa vie est restée pleine de problèmes pendant des années, car pour des raisons historiques on hésitait à mentionner sa judaïcité. Lors du premier congrès universel en 1905 à Boulogne- sur-mer, la France traversait une grande période d’antisémitisme, nommée « L’Affaire Dreyfus« . Alfred Dreyfus était un français juif accusé de trahison en faveur de l’empire allemand ennemi, sur la base de documents falsifiés. La haine d’une partie des français d’alors à l’égard de Dreyfus tenait à sa judaïcité. La défense de Dreyfus par l’écrivain Zola reste célèbre, par sa fameuse lettre ouverte au Président de la République intitulée « J’accuse ». C’est pourquoi la judaïcité de Zamenhof fut cachée et que l’on le nommera pendant des décennies « l’oculiste polonais« ‘. Heureusement la situation changea grâce à la redécouverte de l’histoire par des spécialistes sérieux, parmi lesquels Holzhaus (1969), Maimon (1978) et Gishron (1986). Dans ses œuvres, Zamenhof déclarait qu’il était « un hébreu du ghetto » (écrit ainsi en lettres latines) et en outre que, s’il n’avait pas été un hébreu, il n’aurait jamais eu l’idée d’unifier l’humanité par « une langue humaine, neutre, sans nation« , comme il définissait l’esperanto. Zamenhof était ashkénaze, c’est-à-dire membre de l’ensemble des juifs parlant le yiddish et habitant dans cette partie de l’Europe que les occidentaux nomment « orientale« , mais qui en vérité constitue le milieu du continent, si l’on considère l’Oural comme la limite orientale avec l’Asie.

 

Mais on peut même être plus spécifique au sujet de la judéité de Zamenhof. Ces dernières années, Alexandre Korjenkov [2005, 2011] explora le sujet plus en détail, expliquant au public espérantiste que Zamenhof était « Litvak », c’est-à-dire un juif originaire de Lituanie. Mais par Lituanie on ne doit pas penser seulement à l’État actuel. Dans les siècles passés, il s’agissait du territoire sur lequel régnait le Grand Duc, qui avec la Pologne formait un territoire plurinational et multiculturel, et même un État commun polo-lithuanien. Les Litvaks étaient les juifs dans ce territoire, avec des traits culturels spéciaux. Ils parlaient une variante du yiddish, connu comme le  » Litvo-yiddish« , et souvent se référaient à la Mishnah. La Mishnah est une partie importante de l’interprétation traditionnelle de la loi juive, qui était étudiée par des intellectuels. C’est-à-dire que quelques litvaks étaient traditionnellement influencés par la Haskalah, la philosophie juive des lumières qui voulait séculariser le judaïsme. Pour eux, on devait être juif à la maison et citoyen publiquement.

 

À la fin du 19e siècle, le territoire ayant auparavant appartenu à l’État polo-lithuanien faisait partie de la Russie tsariste. Naquirent alors deux litvaks qui voulaient résoudre la question juive, avec des remèdes différents. L’un deux était, selon la façon d’écrire en espéranto, Lazaro Ludoviko Zamenhof, l’autre Eliezer Ichak Perelman, plus connu comme Ben-Jehuda. Les deux étaient litvaks, se nommaient Lazare et donnèrent vie à deux langues, l’esperanto et l’hébreu. Zamenhof était né en 1959 à Bialystok, actuellement en Pologne, tandis que Ben-Jehuda était né un an auparavant à Lujki, maintenant en Biélorussie, un peu plus de 10 km plus au nord.

 

Quand les deux Lazare étaient enfants, le vent qui soufflait en Europe n’était plus celui des Lumières, mais de son enfant, le Romantisme, dont la devise était « un peuple, un pays, une nation ». Dans ce territoire, les polonais se dressèrent contre les russes en 1963. La rébellion étouffée, le pouvoir tsariste commença un processus de russification des territoires non-russes comme Bialystok et Lujki.  Les Litvaks étaient en mauvaise position et formèrent pour cela leur propre version du romantisme, rêvant à la fondation d’un nouveau Sion, d’où l’origine du nouveau nom du mouvement, le Sionisme. Le mouvement sioniste débutant – auquel adhérèrent les deux Lazare, chacun selon son style -, visait à répondre aux trois piliers de l’identité, la terre, la religion et la langue.   Où trouver un territoire où créer un territoire pour les juifs en tant que peuple autonome? Quel rôle doit avoir la religion dans ce nouvel État? Quelle langue devrait-on parler? En 1878, étant adolescents et lycéens, les deux Lazare firent leurs premières propositions pour résoudre la question juive. Zamenhof, qui était à Varsovie, eut pour priorité la question linguistique. En fait, il préparait la version fondatrice de sa langue, appelée Langue Universelle. Au contraire, Ben-Jehuda, qui était à Paris, donna la priorité à la question de la terre et proposa de fonder le nouvel Israël en Palestine. Deux années plus tard, les deux étaient à l’université et Zamenhof se joignit au débat sionique à Moscou et porta d’abord son attention vers un travail sur le yddish, sur la grammaire et l’écriture alphabétique latine. Dans le même temps, Ben-Jehuda établissait activement les premières colonies en Palestine. Son premier fils, Ittmar Ben-Avi naquit en 1882 et les parents lui parlèrent hébreu, une langue qui n’avait plus été parlée quotidiennement depuis 1700 ans. L’idée de Zamenhof en 1882 était de fonder le nouvel État juif aux USA, le long de Mississipi, comme l’avaient fait les mormons en Utah: ils avaient le droit d’édicter leurs propres lois, à condition qu’elles ne s’opposent pas directement au fondement de la Fédération des USA. Mais l’option américaine pour fonder un État juif arriva trop tard pour être acceptée. En fait, déjà en 1884 parut Hatzvi, le premier journal pour enseigner l’hébreu aux adultes et raconter aux juifs du monde entier les réalisations des colonies de Palestine. Aucune autre option n’était plus réaliste.

Justement pour le pas faire tort au sionisme par des batailles internes, Zamenhof changea d’idée et accepta la Palestine comme un lieu convenable pour la fondation d’Israël. Immédiatement après, il cessa de se préoccuper de la solution de la question juive, et se pencha au contraire sur la construction d’un pont entre les nations, ou mieux les « ethnies », selon sa terminologie. Le pont était constitué par deux projets parallèles, l’un linguistique, l’autre religieux. D’abord Zamenhof travailla le projet linguistique, qui fut publié seulement trois ans plus tard, en 1887 (voir l’encadré). C’était en fait l’Esperanto. En même temps, Ben-Jehuda s’occupait aussi de la question linguistique. Particulièrement important, c’était les écoles dans les colonies pour enseigner l’hébreu, et l’élaboration d’un dictionnaire monumental de l’ancien et du nouvel hébreu. En décembre 1890 fut fondé le Comité de la Langue, qui devait résoudre les problèmes linguistiques comme la prononciation, la terminologie et autres. Le sillon vers la reviviscence de l’hébreu était creusé. Après le succès du lancement de l’Espéranto, Zamenhof s’occupa de sa philosophie morale universelle d’origine hébraïque, nommée d’abord Hillelisme (d’après Hillel), puis Homaranisme (Homarano = membre de l’humanité). La plus importante partie qui reste dans la culture espérantiste est le concept d’idée interne, tandis que le projet entier reste presque complètement sur le papier. En 1915, quand les États Européens étaient au milieu de la guerre la plus sanglante de l’histoire, il envoya un appel aux diplomates au sujet de la nécessité « d’États-Unis d’Europe », selon le modèle des USA, et d’un tribunal pénal international pour les crimes de guerre. En fait des idées semblables se réalisèrent en pratique, mais après la deuxième guerre mondiale. Alors que Zamenhof ne vit pas la fin de la première guerre mondiale, Ben-Jehuda lui survécut: il mourut en 1922, quelques semaines après l’officialisation de l’hébreu comme langue d’Israël.

 

Il y a de nombreux points communs entre les deux vivifications linguistiques et les deux Lazare. Mais nous devons prendre garde à établir de trop grandes similitudes entre l’hébreu et l’espéranto. On lit quelquefois que l’hébreu est une langue planifiée comme l’esperanto. Ce n’est simplement pas vrai. L’hébreu n’est pas une langue planifiée. Les langues ethniques naissent oralement et sont ensuite écrites, alors qu’une langue planifiée nait par écrit et, en de rares occasions, est parlée. Certes l’hébreu est un exemple de planification linguistique radicale, qui a réussi à reconstruire une communauté de locuteurs à partir de rien. Mais on ne peut pas vraiment dire que l’hébreu était une langue morte. Quand Ben-Jehuda relança l’usage quotidien de l’hébreu, beaucoup de juifs – surtout les hommes – étudiaient d’habitude le Pentateuque selon la tradition de la Torah, donc la langue ne leur était pas totalement étrangère. L’utiliser pour commander un billet de train est absolument un grand saut, et même grandiose. Sans la croyance de Ben-Jehuda en l’idée et sa foi en son succès, peut-être l’hébreu ne serait-il pas maintenant une des langues d’état d’Israël.

Mérite d’être mentionné le fait que, dans ses années de sionisme, Zamenhof explicitement considérait cette possibilité, mais pas la reviviscence du réalisme hébraïque. Dans ce cas, évidemment il se trompait.

Contrairement à l’hébreu, l’espéranto ne pouvait compter ni sur la tradition ni sur une base ethnique. Il est formé par une distillation des trois familles linguistiques de l’Europe, latine, germanique et slave. Si le vocabulaire est plus d’Europe occidentale, la structure est essentiellement plus orientale: au contraire de l’hébreu, l’Espéranto est une langue de contacts [Lindstedt 2009]. En d’autres mots, la base n’est pas ethnique, mais éthique: selon les prévisions de Zamenhof, l’espéranto devrait agir comme langue-pont entre les nations. Dans ce cas, évidemment il avait raison.

 

* Cet article est dédié à mon premier maître en inter-linguistique, le professeur émérite Fabrizio A. Pennachietti, philologue sémitique, inter-linguiste et espérantologue, qui en 1987 travailla en Italie sur les deux Lazares. En outre, je remercie Marcos Cramer pour l’aide à la précision de certains détails du texte

Les premiers livres d’espéranto

Le premier libre [Ludivikito 1991] a été publié à Varsovie le 26 juillet 1887 par l’imprimerie Kelter, après l’approbation de la censure russe. Il était écrit en langue russe. La même année parurent des versions en polonais, français et allemand. En ajoutant l’anglaise, dont une première traduction parut en 1888 et une nouvelle en 1889, ces 5 versions ont constitué la base du Fundamento, paru en 1905, en un sens résumé et consolidation des premiers livres. Il faut noter que le premier livre fut réimprimé en 1904, toujours pas Kelter, avec l’adjonction d’un outil pédagogique, pour faciliter l’apprentissage. Il est aussi intéressant de noter que la version en hébreu fut publiée en 1888 tandis que celle en yiddish le fut en 1889. Ceci confirme que Zamenhof n’oublia jamais son origine juive, et qu’après l’apparition de l’espéranto il accepta l’hébreu comme une langue vivante dans ces années-là.

Principale bibliographie

Ghisron, Jeremy (1986). Lingvo kaj religio: Studo pri la frua esperantismo kun speciala atenti al L.L. Zamenof (Langue et religion:Une étude sur le début de l’espérantisme avec une spéciale attention a L.L Zamenhof) . Sivron

Holzhaus Adolf (1969).Doktoro kaj lingvo esperanto (Docteur et langue Esperanto). Fondumo Esperanto.

Korĵenkov, Aleksander (2011). Homarano: La vivo, verkoj kaj ideoj de d-ro L.L.Zamenhof (Humain: Le vie, les oeuvres et les idées du dr L.L.Zamenhof. Sezonoj

Korĵenkov, Aleksander (2005). Historio de Esperanto (Histoire de l’esperanto).Sezonoj

Lindstedt, Jouko (2009). Esperanto: an Easturopean language?Studies in language andculture in Central and Eastern Europe. Otto Sagner . 125-134.

Ludovikito (1991). Unuaj libroj. (Premiers livres). Ludovikologia dokumentaro. Ludovikito

Maimon N.Z. (1978). La kaŝita vivo de Zamenhof: Originalaj studoj. (La vie secrète de Zamanhof: Etudes originales). Japana Esperanto-Instituto

Pennachietti, Fabrizio A. (1987). Due vite, due lingue. Centro Esperantista Vercellese