Le Fisc et Dieu

Eugène Schueller.  On reparle de lui grâce à sa fille Liliane Bettencourt.  On évoque sa réussite, son passé sulfureux.  Cela mérite psychanalyse.

Christophe Colomb, « ivre d’un rêve héroïque et brutal », parti conquérir l’or de Cipango[1], ramenait dans ses bagages le tabac qui se révéla une source de profit bien supérieure. De son côté, le chimiste Schueller choisissait naturellement la route alchimique.  Il traqua l’or par sa couleur.  Sa pierre philosophale produisit des teintures et une richesse fabuleuse.  Nul besoin d’être Lacan.  Il l’appela l’Or-real. Or finalement plus réel que l’or lui-même.  Peut-être son adhésion aux thèses nazies, à la purification ethnique, trouve-t’elle une explication, sinon une excuse, dans l’obsession des chimistes à la pureté absolue de leurs produits de synthèse et leur besoin d’ordre et de classification.

L’or, c’est le soleil. Quoi d’étonnant que dès l’aube de l’humanité, le soleil ait été déifié.  Très tôt l’Homme a compris que c’est de lui que venait toute l’énergie, qui était source de toute vie et de toute richesse sur la terre.  Masqué, le culte du soleil n’est pas étranger aux religions actuelles.  Des rayons dorés émanent des têtes de Christ. L’or a la couleur et l’éclat du soleil.  Il en est le symbole.  La quête de l’or est une quête des pouvoirs du soleil. Mais le soleil répartit assez généreusement et équitablement ses richesses.  Vendre ses récoltes, c’est les transformer en or.  C’est permettre de les accumuler en quelques mains.  Mais la collectivité a des besoins.  Il faut construire des chemins, des ponts, payer des gens d’armes, l’armée.  Mais collecter l’impôt est une tâche difficile, il faut surveiller les paysans, prélever une part des récoltes pour la transformer en or.  C’est impopulaire et peut être dangereux.  Certains princes ont compris que rogner les pièces d’or était un moyen plus facile et plus sûr.  L’inflation en est la forme moderne.  Hélas c’est un prélèvement très inégalitaire, y échappent ceux qui ont « du bien au soleil ».

Lorsque Jean dit (1,1) « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu », on traduit souvent Verbe par Parole.  Je ne pense pas qu’il faille les confondre. Une parole sans verbe n’a pas de sens.  C’est comme une eau morte.  Le verbe est le moteur, la source d’énergie.  En ce sens, cette conception de Dieu rejoint simplement les religions du soleil.  Unique, tout puissant, omniprésent dans tout, à l’origine de tout. « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.  La terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux. Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut ». (Genèse)

Mais le soleil lui-même est maintenant dépassé.  L’univers n’est que mouvement. Tout bouge en permanence.  Le présent n’existe pas.  « Le moment où je parle est déjà loin de moi » disait Boileau.  Déplacer le plus petit caillou demande de l’énergie. Mais on sait maintenant que le caillou lui-même, comme toute matière, n’est qu’un condensé d’énergie.  L’univers entier, qui se modèle depuis le Big Bang, n’est qu’une masse protéiforme d’énergie.  Il répond exactement à la définition de Jean.

C’est pourquoi je considère comme la perle, Margarita in stercorino, l’idée de prélever l’impôt, non sur un symbole en rognant les louis, mais sur Dieu lui-même, en fonction de l’énergie qu’on consomme.  Elle est à mettre au crédit d’Eugène Schueller, qui publia en 1956 « L’impôt sur l’énergie » aux Editions du Rond-Point (qui lui appartenaient).

Tout un chacun consomme de l’énergie.  Manger, se chauffer, se déplacer.  Nul n’y échappe, pour simplement vivre.  Taxer cette consommation est plus équitable que tout autre impôt.  Car clairement celui qui va au travail en métro ou à vélo, habite une mansarde mal chauffée éclairée par une unique lampe de 60w consomme infiniment moins, et paiera infiniment moins que celui qui se fait hisser en hélicoptère an haut de pistes de ski, va à la pêche au gros avec son yacht, roule en 4×4, et s’offre en hiver du raisin juste arrivé du Chili par avion.  C’est un impôt facile à collecter.  Un compteur à l’arrivée d’un pipeline, à la sortie d’une centrale suffisent, l’évasion fiscale est impossible.  Cela libèrerait la nuée d’agents du fisc occupés à traquer la moindre erreur dans les déclarations qu’une population vieillissante a de moins en moins la capacité de comprendre.  Ils seraient bien plus efficaces à mieux contrôler l’utilisation des fonds publics.

Lorsque la seule énergie n’était que celle des muscles du travailleur, hormis le travail des bœufs et de quelques moulins, il était normal que les impôts portent sur le travail humain.

Mais la machine est arrivée.  Elle produit cent fois, mille fois plus que l’Homme.  C’est pourtant lui seul qui continue à payer.  Charges sociales, impôt sur le revenu, sur le patrimoine, sur toute consommation. La machine devrait le soulager des tâches pénibles: elle lui enlève son travail.  Au nom de la compétitivité et de la rentabilité, elle ne lui assure même pas d’en trouver un autre où il est irremplaçable et retrouverait une dignité pour le bien, le confort et la sécurité de la collectivité.

Qui plus est c’est la consommation d’énergie et de matières premières nobles  qui détruit la planète.  Elle pollue l’air, fait les marées noires, accumule les déchets radioactifs et épuise les réserves de matières rares. Les bienfaits de la civilisation, soins, éducation, culture sont sacrifiés dans une fuite en avant au nom de la sainte croissance, qui implique le gaspillage. Est-il normal que j’aie dû mettre à la déchetterie un lave-vaisselle parce que l’interrupteur marche/arrêt était cassé?  La prime à la casse est un scandale.

La « crise » démontre que nos sociétés deviennent inhumaines, et qu’une solution devrait être trouvée avant que se déclenchent de grandes catastrophes. Introduit avec progressivité pour éviter les bouleversements brutaux, un tel impôt  devrait peu à peu remplacer tous les autres, en commençant par les « charges sociales » qui grèvent électivement le travail humain.  Il permettrait de financer les dépenses que le « marché » juge improductives, la santé, l’éducation, la police et la justice, les retraites….  Eugène Schueller, les problèmes sociaux vous préoccupaient, peut-être cela vous a-t-il conduit au national-socialisme.  Mais, paradoxalement, et en dépit de ces errements, vous avez ouvert une voie qui pourrait conduire à une société plus soucieuse de la place de l’Homme.[2] J’espère qu’elle fera son chemin, et que nous aurons tous à vous remercier.

Robert Molimard

21 juillet 2010


[1] Le Japon selon Marco Polo.  D’après le poème de JM de Héredia « les Conquérants »

[2] Un article de Benjamin Guillemaind (http://www.europemaxima.com/?p=918) montre que l’idée n’est pas abandonnée.  J’ai fait il y a une trentaine d’année une analyse plus complète à trouver sur www.tabac-humain.com.

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