Quel « Je » s’exprime?

Robert MOLIMARD

L’unité d’une personne n’est qu’apparente. Nous sommes des êtres pluriels, réunis dans une même coquille corporelle.  Le « Je » est fluctuant.  Tantôt, il exprime un besoin, une nécessité absolue, vitale, à laquelle on ne peut que temporairement surseoir: « J’ai faim« .  Ailleurs, c’est le désir.  Au « J’ai envie d’un I-Pod » répond la voix de la raison « En ai-je vraiment l’utilité? Pourrais-je faire un choix plus judicieux? ». Sous un crâne, que de tempêtes, d’affrontements, avant qu’émerge une décision, une action.  On se ment à soi-même.

Le « Je » restreint le véritable locuteur, et l’astreint à une prise de responsabilité. Pour y échapper, il se protège derrière l’anonymat du groupe, le « On » ou le « Nous » dit « de modestie ». Quand Lavoisier relatait devant l’Académie des Sciences ses expériences sur la respiration des animaux, il disait simplement ce qu’il avait fait : « J’ai renfermé dans un appareil convenable, et dont il serait difficile de donner une idée sans les secours de figures, 50 pouces cubiques d’air commun… ». En quoi était-ce une marque d’orgueil et de suffisance?  Il serait mal vu qu’un jeune chercheur s’exprime ainsi actuellement. Hormis lorsqu’il s’agit d’un travail d’équipe, la seule explication donnée pour  justifier le « Nous » pratiquement imposé serait le respect des prédécesseurs.  Bien au contraire, un travail original serait justement la mise en question de leurs résultats et la réfutation de tout argument d’autorité.  Le respect n’aide pas à la vérité.  Ce « Nous » n’est pas « de modestie », mais de servilité.  Surtout, s’abritant derrière un collectif virtuel, il esquive la responsabilité personnelle directe et la critique

Mais que dire du « Nous de Majesté« .  Ce n’est pas un « Nous » collectif, tel qu’on peut l’entendre dans les décisions d’une Cour de Justice.  Pourquoi « Nous, Charles Roi de France, décrétons… ».  Ce roi est bien une seule et unique personne.  Mais il est de droit divin. Il est même une émanation de Dieu, il a des pouvoirs surnaturels, comme de guérir les écrouelles.  Il est donc une image de Dieu. Trinitaire, il est normal qu’il dise « Nous ».

Cette contradiction ne concerne évidemment que les religions monothéistes, abrahamiques. Ce caractère multiple de la divinité est d’ailleurs bien antérieur aux Conciles de Nicée en 325 et de Constantinople en 381 où s’affirma dans la chrétienté le dogme de la Sainte Trinité. Un seul Dieu en trois personnes.  En effet, très curieusement, les noms hébreux désignant le Dieu d’Israël, Elohim, Adonaï, sont des pluriels, ce qui est pour le moins étonnant pour une religion qui se veut aussi strictement monothéiste.  Certains y voient la trace des polythéismes antérieurs, de la multiplicité des forces de la nature. Le Pharaon Akhenaton, plus d’un millénaire avant notre ère, impose déjà un dieu unique, Aton, Dieu du soleil et de la lumière dont il a conscience que tout dérive. Mais en fait, il s’agit d’un dieu composite, rassemblant les vertus symbolisées par Atoum-Rê, Ptah et Sokar, Amon, qui ne disparaissent pas pour autant. La culture egyptienne reste malgré tout  essentiellement polythéiste. Quant aux Raéliens, Elohim signifiant littéralement « Qui viennent du ciel« , ils y voient la preuve de l’existence des extraterrestres!  Dans les manifestations les plus récentes du monothéisme, ce pluriel se retrouve aussi dans l’Islam.  A une musulmane qui s’en étonne, le Sheikh `Atiyyah Saqr répond sur internet qu’il y a plusieurs versets dans le Coran où Dieu use du pronom « Nous », par exemple quand Il dit  « En vérité, c’est Nous qui avons fait descendre le Coran, et c’est Nous qui en sommes gardien. » (sourate 15 intitulée Al-Hijr, verset 9), ou le verset 51 de la sourate 40 le Pardonneur, Ghâfir « Nous secourrons, certes, Nos Messagers et ceux qui croient, dans la vie présente tout comme au jour où les témoins se dresseront. » .

Ce qu’évidemment toutes ces religions esquivent, c’est la reconnaissance du caractère anthropomorphique de leur représentation de Dieu, qui implique la pluralité dans l’unicité.    En effet si l’on lit la Bible ( Editions Bayard, 2001), on peut lire « Le cinquième jour, Dieu dit: Faisons un Adam à notre image, comme notre ressemblance« .  On ne peut être plus clair.  D’une part il parle de lui au pluriel, et se reconnaît donc multiple.  D’autre part il va modeler dans l’argile une image qui Lui ressemble.  Si l’image ne donnait aucune idée du modèle, il est clair que Dieu n’aurait pas le prix de Rome de sculpture.  Certes, la photocopie ne vaut pas la perfection de l’original, et l’Homme est faillible.  Mais il fa ut être aveugle pour ne pas y voir la signature de l’anthropomorphisme.

Je n’y vois rien d’autre que la reconnaissance de la merveilleuse complexité de l’âme humaine, où l’on peut voir, malgré ses imperfections individuelles une poussière de divinité.  On comprend dès lors tout le sens de ce que représente l’injonction de tenter de ressembler à Dieu, c’est-à-dire de tendre à la perfection trinitaire.

La liste des vertus qui, au point de perfection, caractériserait la divinité est longue.  Pourquoi donc trinitaire?  En fait, le nombre 3 est magique.  Il symbolise l’équilibre.  Sur trois pieds, un tabouret est stable, une chaise a toujours un pied trop court ou trop long. Un triangle est indéformable.  Selon Montesquieu, trois pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire sont nécessaires à l’équilibre d’une république. Au dessous, c’est l’arbitraire et bientôt la dictature.  Au dessus, c’est l’anarchie.  En fait, on peut regrouper les composants de l’âme humaine en trois forces principales, à l’état de perfection dans le modèle de divinité.

La symbolique du Père est évidemment la raison, la morale, la justice, le droit, au besoin la force qui caractérise la dominance des sociétés patriarcales.  C’est évidemment notre cerveau rationnel, cartésien.  Dans la neurophysiologie moderne, c’est une fonction des régions frontales. Le Fils symbolise l’affectivité, apanage des structures mésencéphaliques. L’idéal divin, c’est l’amour. Mais c’est aussi la haine, le ressentiment, la colère, le désir.  Jésus était plus homme, capable de colères, d’imprécations violentes voire injustes.  Les musulmans n’y voient qu’un prophète. Une femme eût-elle été un meilleur symbole?   Impossible,  dans une société aussi machiste que celle où s’est développée la chrétienté, quand elles ne sont toujours pas admises à la prêtrise dans le catholicisme moderne.  Quant à l’esprit saint, Sanctus Spiritus, il nous renvoie à la Bible: « Septième jourDieu fabrique un adam poussière, qui vient du sol, souffle la vie dans ses narines,  l’adam se met à vivre« .  Or spiritus, en latin, ce n’est pas l’esprit, c’est le souffle.    Et c’est ce souffle qui transmet la vie, qui la symbolise.  On retrouve la racine « spir » dans « respiration », « Il a expiré », « rendu son dernier soupir« . Le latin « anima » signifie aussi le souffle, tout comme le grec psyche. Un être animé est un être qui respire. Le souffle symbolise toutes les fonctions vitales, la merveilleuse machinerie qui différencie un être vivant d’un mort.  La glace devant la bouche épiait la buée, quand la définition de la mort n’était pas l’encéphalogramme plat, qui permet qu’on prélève le cœur qui bat encore…Et là, ce sont d’autres localisations cérébrales, bulbo-protubérantielles et du IIIe ventricule, qui président aux subtiles régulations de la pression artérielle, de la température, de la veille et du sommeil, des équilibres hormonaux, totalement automatiques ou qui, comme la faim, la soif, la respiration, ne laissent à un contrôle volontaire qu’un très minime et temporaire degré de liberté.

Ces « trois cerveaux » dans un être unique sont en débat permanent, et chacun parle à la première personne.  L’un, l’automate, s’occupe de satisfaire les besoins vitaux de la machine, nuit et jour, sans relâche.  La raison pèse le pour et le contre, pour faire des choix, évidemment influencés par l’action des deux autres, qui emportent parfois la décision: « Ventre affamé n’a point d’oreilles » ou « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point« . L’unité est là.  Les trois inter-réagissent en permanence, l’émotion accélère le cœur, la raison bloque la respiration tant que le plongeur n’est par revenu à la surface… si cela ne se fasse pas trop attendre…

Contrairement à ce que certains m’en ont fait la remarque, cette division ne recoupe absolument pas la triade freudienne qui s’organise autour de la parole.  Lorsque la raison ou l’affectif disent « Je », ce peut être tout aussi bien le Moi, le Surmoi ou le Ça qui s’exprime.  Quant au Ça, il n’a rien à voir avec le cerveau automatique, même si l’activité de celui-ci est essentiellement inconsciente, et je défie la psychanalyse d’expliquer pourquoi l’on respire et de modifier ce mécanisme.

Savoir quel « Je » s’exprime, différencier un besoin d’un désir, savoir faire jouer sa raison devrait être à la base de l’éducation d’un enfant.   En quatrième de couverture de mon ouvrage « La Fume », j’ai résumé dans un petit dialogue cette pluralité:

« Maman, j’ai envie de faire pipi!

« Non, mon fils, tu en as besoin.  Tu as peut-être envie d’un gâteau au chocolat, mais après ce que tu as mangé, tu n’en as certainement pas besoin, ce ne serait pas raisonnable ».

Une dépendance, c’est à mon sens avoir « enseigné » à son cerveau automatique qu’un produit, voire un comportement, était indispensable à la vie.  C’est une illusion qui en fait la force. Le cerveau rationnel ne peut que faire le bilan et décider de ce qu’il faudrait faire mais, occupé à faire des choix pour s’adapter aux conditions changeantes de l’environnement, il ne peut avoir la constance nécessaire pour contrôler l’exécution de sa décision.  Tel le père, il part alors au travail ou au bistrot et laisse la mère se débrouiller avec les enfants.  Seul le désir, le cerveau affectif, a la force et la persistance nécessaire pour faire créer dans le cerveau automatique les circuits nouveaux capables de dominer les comportements nocifs, afin que la personne globale reprenne le contrôle d’elle-même.

5 mai 2010